13.01.2007

Contribution de Dominique Baillet

Depuis 2002, le parti socialiste «d’Epinay» traverse une crise profonde et une importante mutation. L’échec historique de ce parti aux dernières élections présidentielles et législatives de 2002 n’a été surmonté que partiellement et surtout formellement. Plutôt que de s’interroger sur les causes sociales et culturelles de la désaffection des électeurs à l’égard de ce parti, qui fut un temps le premier parti de France, la Direction actuelle du Parti, en place depuis désormais dix ans, a préféré la fuite en avant, plutôt que de convoquer un véritable congrès idéologique d’orientation. Par facilité, par tactique, et aussi par absence de prise de conscience de la gravité de la situation en France.

Par facilité d’abord. En faisant en premier lieu porter la responsabilité de l’échec du candidat socialiste à la multiplicité des candidatures à gauche, plutôt qu’en tentant d’établir une autocritique, et en considérant que l’arrivée au 2e tour de la présidentielle du Front National était un accident de l’histoire, alors qu’elle était le résultat d’un long processus politique qui s’enracine en France depuis 20 ans. Ensuite, en justifiant ce caractère accidentel, en vantant les victoires électorales de la gauche en 2004, aux régionales et aux européennes, certes incontestables, mais dues plutôt au rejet de la Droite au pouvoir et au traumatisme de 2002 associé à une certaine culpabilité au sein de l’électorat de gauche, qu’à une adhésion réelle aux idées et aux projets socialistes. En outre, en estimant lors du référendum interne de l’automne 2004 au sein du PS sur le traité constitutionnel européen, que le score de 58% en faveur de la ratification était un succès, alors que près de la moitié des membres du parti y était opposé, qu’un parti n’est pas comparable à un pays et que le réflexe légitimiste en faveur de F. Hollande avait souvent prévalu sur les convictions européennes des militants. Enfin, en minorant l’ampleur du «non» à gauche, y compris dans l’électorat socialiste, en affirmant qu’il était surtout porté par les extrémistes de gauche comme de droite, les nationalistes et les antieuropéens.

Par tactique ensuite. La Direction n’a pas souhaité mettre sur la table ce que pouvait être ou devait être l’identité socialiste au début du XXI e siècle, mais a préféré mettre en place des stratégies politiques pour conserver son pouvoir, au prix d’un parti profondément divisé. En effet, en 2003, le Congrès de Dijon a fait la part belle à la majorité de F. Hollande, qui n’avait tiré les leçons du 21 avril 2002 que superficiellement, et a rejeté dans l’opposition du parti les courants rénovateurs et contestataires, qui avaient pourtant fait l’effort d’une remise en cause de leur exercice du pouvoir entre 1997 et 2002. Aussi, le Congrès du Mans a opéré une fausse unanimité, une synthèse de façade en catastrophe, entre les différents courants du parti, qui venaient quelques mois avant, de s’entredéchirer lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, et a contribué à l’éclatement et la disparition d’une partie de ces mêmes courants contestataires, tout en optant, sans l’avouer, pour une idéologie, non pas social-démocrate, mais social-libérale, tout en se définissant toujours comme socialiste.

Enfin, le parti omnubilé par l’idée d’un retour au pouvoir en 2007, a cherché une stratégie pour imposer une candidature. Il s’agit d’une stratégie médiatique, adossée à l’exaltation d’une démocratie d’«opinion», plutôt qu’à celle d’une « démocratie militante » et à une réflexion idéologique et sociologique substantielle. Même si la Direction a permis une certaine démocratisation du parti plutôt formelle, en instaurant une primaire inédite à l’intérieur du PS, d’assez bonne tenue, elle a surtout facilité le déploiement d’une stratégie personnelle et familiale, soutenue par un renfort médiatique sans précédent dans l’histoire récente de la République française. Et elle a sciemment opéré une confusion dans les esprits entre «nouveauté» et «changement». En effet, plutôt que de proposer un véritable changement politique comme en 1981, une réelle alternative, elle a fait don au peuple français d’une femme, et pas n’importe laquelle, celle du Premier Secrétaire. Cette stratégie lui a permis d’asseoir son pouvoir davantage et même de l’étendre dans un esprit clanique et tribal et engendra une confusion sans précédent entre la sphère publique et privée, jusque là étrangère à la culture du parti. Elle a été en outre doublée par celle, non moins habile, de favoriser l’entrée massive de 80 000 nouveaux adhérents à bon marché, appartenant aux classes moyennes urbaines et aux classes aisées diplômées, dont l’engagement est limité dans le temps et correspond davantage à un moment déterminé, celui du vote interne en faveur de la candidate Ségolène Royal et de la campagne présidentielle.

Derrière cette scène, ou plutôt cette mise en scène, offerte au peuple, dirai-je au public, le drame qui se trame actuellement dans les coulisses est tout autre. Il est lié à l’absence de prise de conscience de la situation sociale, économique et politique des Français. Ce drame est celui de la dérive idéologique du parti. Dans les années 1970, trois courants idéologiques se distinguaient : le centre mitterrandiste, jacobin, étatiste et critique de la social-démocratie nordique, l’aile gauche, dogmatique, marxisante et tiers-mondiste incarnée par le CERES, et l’aile droite rocardienne, girondiste, prônant la décentralisation, l’adaptation à l’économie de marché et la défense des minorités. Trente cinq ans après le Congrès d’Epinay, l’aile gauche a quasiment disparu ou est à l’état résiduel, le centre est devenu l’aile gauche actuelle, social-démocrate, jacobine, républicaine, laïque et d’inspiration keynésienne récusant la société de marché, l’aile droite est devenue le centre, oscillant entre social-libéralisme et social-démocratie avec une inspiration anglo-saxonne, et la nouvelle aile droite actuellement majoritaire, conduite par Ségolène Royal, s’avère proche du blairisme britannique, qui est une sorte de « troisième voie » humaniste, prônant la solidarité et l’adaptation à la mondialisation. Ce « royalisme » ne se rattache à aucune tradition précise du socialisme, est en quelque sorte centriste, ou comme le souligne John Crowley, « post-idéologique ». Le problème de cette évolution, qui ne fait que s’aligner en définitive sur celle des partis sociaux-démocrates européens, est qu’elle n’est guère en adéquation avec l’évolution sociologique actuelle des Français qui se radicalisent tant à gauche qu’à droite.

En effet, contrairement à ce qui avait souvent été prédit ou annoncé par les spécialistes, nous n’assistons pas à une moyennisation de la société française, ni à un désir de davantage de libéralisme, comme l’a montré le refus de la ratification du traité constitutionnel européen en mai 2005, les manifestations monstres durant l’hiver 2006 hostiles au CPE (Contrat première embauche). Aujourd’hui, les classes ou catégories moyennes (professions intermédiaires) ne sont pas majoritaires. Ce sont les classes populaires (ouvriers, employés, salariés agricoles) qui gagnent moins de 1350€/par mois, qui représentent plus de 50% des Français. On assiste donc en fait, non pas à un essor de la classe ouvrière, mais à une véritable explosion de la catégorie «employés» et à une précarisation du salariat, 7 millions de travailleurs pauvres disposant d’un revenu inférieur à 775 €, et 12 millions ayant un revenu inférieur à 900 €.

Ainsi, ce n’est pas en épousant ou en s’adaptant à la pente libérale actuelle dominante en Europe et dans le monde, qui accroît inévitablement les inégalités sociales, que le PS pourra reconquérir les catégories populaires qu’il a commencé à perdre dans les années 1960 et qu’il n’a cessé de voir s’éloigner de lui depuis. Pour renouer avec l’électorat populaire, il lui faudrait tenir un discours critique du libre échange, du niveau trop bas des salaires et des délocalisations. Alors qu’actuellement, l’orientation de la direction du PS, malgré une tentative de Ségolène Royal, dans le discours, de se rapprocher des classes populaires en combinant défense des valeurs morales et exaltation d’un autoritarisme sécuritaire, séduit davantage en fait les fractions supérieures des classes moyennes et les classes aisées urbaines très diplômées, avides de normes et de conservatisme. Du coup elle se distance encore davantage de la gauche dite « radicale » et mouvementiste qui s’ordonne autour du Parti communiste et de l’altermondialisme, et met en péril non seulement l’unité de la gauche, mais la gauche elle-même.

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